Prostitution à Saint-Étienne : cartographie et état des lieux
Saint-Étienne, ville ouvrière au riche passé industriel, est aussi marquée depuis plus d’un siècle par la présence de la prostitution. Des maisons closes d’antan aux salons de massage d’aujourd’hui, le plus vieux métier du monde a pris différents visages mais n’a jamais disparu des rues stéphanoises. En tant que militante engagée, je souhaite dresser un état des lieux des prostituées de Saint-Étienne sans tabou de ce phénomène dans notre ville, de son ampleur, de ses évolutions et de son impact sur les victimes comme sur la société.
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1. Cartographie de la prostitution stéphanoise actuelle
Aujourd’hui, la prostitution de rue a fortement diminué à Saint-Étienne, sous l’effet conjugué de la pression policière et d’arrêtés municipaux anti-racolage. Quelques secteurs restent toutefois concernés :
- Le quartier de Châteaucreux, en particulier le long des grands boulevards (Dalgabio, Jules Janin), où une dizaine de femmes, surtout africaines, continuent d’exercer
- Certaines artères du centre-ville la nuit (rue des Alliés, rue de la Résistance…)
- La zone industrielle du Marais, aux abords de l’A72, fréquentée par des camionnettes de prostituées d’Europe de l’Est
Mais l’essentiel de l’activité prostitutionnelle se déroule désormais à l’abri des regards :
- Dans des appartements « discrets », souvent loués par des réseaux nigérians ou chinois, y compris dans des quartiers résidentiels (Villebœuf, La Terrasse, Montplaisir…)
- Dans des dizaines de salons de massage qui servent de paravent à la prostitution, y compris en centre-ville et dans les zones commerciales périphériques (Monthieu, Pont de l’Âne)
- Via des annonces en ligne sur des sites d’escorts, qui drainent une clientèle plus jeune et connectée
Cette prostitution « indoor » échappe largement aux contrôles et expose les personnes à de grands dangers (isolement, emprise des proxénètes…). Elle favorise aussi la prostitution de mineures, recrutées sur les réseaux sociaux avec des techniques de lover boy. En 2022, les associations ont identifié une trentaine de très jeunes filles contraintes de se prostituer à Saint-Étienne.
La prostitution étudiante est aussi un phénomène préoccupant, bien que difficile à quantifier. Selon une étude, 4% des étudiants stéphanois auraient déjà eu des relations sexuelles tarifées. La précarité, accentuée par la crise sanitaire, pousse certains jeunes à franchir le pas.
Enfin, la prostitution masculine et transgenre existe aussi, de façon plus marginale. Quelques hommes, souvent précaires, racolent aux abords de la gare de Châteaucreux ou dans des parcs. Les personnes trans, surtout sud-américaines, cumulent les facteurs de vulnérabilité et subissent des violences d’une extrême brutalité.
2. Historique et évolution de la prostitution à Saint-Étienne
La prostitution à Saint-Étienne remonte au moins au 19e siècle. À cette époque, la ville connaît un fort développement industriel et démographique qui s’accompagne de l’essor de la prostitution. Celle-ci est alors concentrée dans des maisons closes, en particulier dans le « quartier réservé » autour de la rue Saint-Pierre et de la place Chavanelle. Ces établissements sont tolérés et réglementés par les autorités qui y voient un mal nécessaire.
Mais en 1946, la loi Marthe Richard interdit les bordels dans toute la France. S’en suit un déclin progressif du quartier réservé stéphanois dans les années 50. Pour autant, la prostitution ne disparaît pas mais prend d’autres formes, plus précaires et clandestines : racolage de rue dans le centre-ville et le quartier Tarentaize, bars à hôtesses, hôtels de passe… Elle reste alimentée par la misère sociale et la présence d’une clientèle masculine, notamment liée aux activités minières et sidérurgiques.
Depuis les années 90, le visage de la prostitution stéphanoise a beaucoup changé. Si quelques Françaises, souvent précaires, continuent d’exercer, l’immense majorité des personnes prostituées sont désormais des femmes étrangères, pour beaucoup victimes de réseaux de traite venus d’Afrique (Nigéria, Cameroun) et d’Europe de l’Est (Roumanie, Bulgarie). La prostitution est de moins en moins visible dans l’espace public mais n’a pas disparu pour autant.
3. Dynamique économique et sociale de la prostitution
Même si Saint-Étienne n’est plus la ville industrielle et minière qu’elle a été, le marché prostitutionnel y brasse encore des sommes importantes, de l’ordre de plusieurs millions d’euros par an selon des estimations, au profit quasi-exclusif des proxénètes et réseaux criminels. Les personnes prostituées n’en perçoivent qu’une infime partie et vivent dans une grande précarité :
- Précarité financière, administrative, sanitaire : beaucoup survivent dans des conditions indignes, sans accès aux droits ni aux soins
- Isolement, déracinement, rejet social : la plupart sont sans-papiers, ne parlent pas français, coupées de leurs proches
- Violences des clients, des proxénètes : coups, viols, séquestrations sont leur lot quotidien, dans une impunité quasi-totale
- Troubles psycho-traumatiques sévères (stress post-traumatique, dissociation, addictions…) qui entravent toute réinsertion
Malgré le travail des associations comme la nôtre, très peu parviennent à s’en sortir. Les parcours de sortie prévus par la loi de 2016 restent trop peu mis en œuvre, faute de moyens et de volonté politique. En 2022, seules 3 personnes en ont bénéficié à Saint-Étienne. Les étrangères, même victimes de traite, peinent à obtenir protection et régularisation.
4. Impact sur la société stéphanoise et perceptions
Si la prostitution est moins visible qu’autrefois à Saint-Étienne, elle suscite toujours un certain rejet dans la population. Beaucoup voient les personnes prostituées comme des fauteurs de trouble, responsables de nuisances dans l’espace public. Cette stigmatisation aggrave leur exclusion et les empêche d’accéder à leurs droits.
Elle traduit aussi une méconnaissance des réalités de la prostitution, souvent assimilée à un « choix ». Les clients, eux, jouissent d’une large impunité sociale et pénale, malgré la loi. Pourtant, la prostitution représente un coût humain et financier élevé pour la société stéphanoise :
- Atteintes à la santé publique : propagation des IST, problèmes gynécologiques et psychiatriques, addictions…
- Délinquance et criminalité induites : proxénétisme, traite, violences, blanchiment d’argent…
- Coût social et économique de la prise en charge des personnes prostituées (soins, hébergement, minima sociaux…) et de la répression
Surtout, la prostitution bafoue les droits humains fondamentaux et porte atteinte à la dignité des personnes, réduites à l’état de marchandise sexuelle. En tolérant son existence, la société cautionne un système d’exploitation des plus vulnérables, qui sont à 90% des femmes et des filles. Elle valide l’idée d’une « présomption de consentement » qui déresponsabilise les « clients ».
5. Initiatives et réponses des autorités et des organisations à Saint-Étienne
Face à ce fléau, les pouvoirs publics stéphanois et les associations tentent d’agir, avec des moyens souvent insuffisants :
- La Ville a pris des arrêtés anti-prostitution et soutient des associations comme l’Amicale du Nid, mais sans réelle politique globale. La police mène des opérations contre le proxénétisme (plusieurs réseaux démantelés ces dernières années, dont un qui prostituait des mineures de 13-14 ans) et verbalise parfois les clients. Mais la loi de 2016 est peu appliquée.
- Notre association, l’Amicale du Nid, va à la rencontre des personnes prostituées via des maraudes pour leur proposer une aide médicale, sociale, juridique et les accompagner vers une alternative. Mais les besoins dépassent nos moyens humains et financiers. Nous menons aussi des actions de sensibilisation auprès des jeunes et formons les professionnels.
- La Maison Magdalena, ouverte en 2016 par la Fondation Saint-Étienne, est un lieu d’accueil et d’accompagnement pour les personnes souhaitant sortir de la prostitution. Mais elle ne peut accueillir qu’un petit nombre de femmes, faute de places.
- Un parcours de sortie a été mis en place par la préfecture en lien avec des associations, mais il ne concerne que quelques personnes, par manque de solutions d’hébergement et d’insertion.
Malgré ces initiatives, la situation reste préoccupante à Saint-Étienne. Les victimes de traite ne sont pas assez protégées. La prévention en direction des jeunes et des clients est quasi-inexistante. L’impunité des proxénètes et des « clients » perdure. Il faut un sursaut politique et des moyens à la hauteur de l’enjeu.
Conclusion
Ce tour d’horizon montre que même si la prostitution a évolué à Saint-Étienne, elle reste un fléau qui prospère sur la misère et broie des vies. Malgré une prise de conscience progressive et des efforts associatifs, les réponses publiques demeurent très en-deçà des besoins.
Il est urgent de changer d’échelle dans la lutte contre le système prostitutionnel, en actionnant tous les leviers :
- Appliquer réellement la loi de 2016, en responsabilisant les « clients » et en protégeant les personnes prostituées
- Développer des parcours de sortie dignes et accessibles, avec un accompagnement dans la durée
- Renforcer la lutte contre les réseaux criminels, en s’attaquant à leurs profits et en aidant les victimes de traite
- Mener des actions de sensibilisation massives auprès du grand public, des jeunes, des professionnels
- Repenser la politique migratoire et sociale pour s’attaquer aux causes profondes (pauvreté, violences, inégalités)
C’est un immense défi qui engage toute la société stéphanoise et suppose une volonté politique au long cours. Des vies sont en jeu, des destins brisés à reconstruire. La prostitution n’est pas une fatalité : par notre mobilisation collective, nous pouvons aider les personnes à s’en libérer et bâtir un monde plus juste et fraternel.

