Comment lutter efficacement contre la prostitution ?
Après 20 ans passés sur le terrain à aider les personnes prostituées, je suis plus que jamais convaincue qu’il faut lutter contre ce système d’exploitation. La prostitution n’est pas un choix, c’est une violence faite aux femmes, aux hommes et aux personnes transgenres qui y sont contraints par la précarité, les violences ou la traite des êtres humains. Voici mon analyse et mes propositions pour combattre ce fléau et accompagner les personnes prostituées vers une vie meilleure.
Comprendre les réalités de la prostitution
Avant de pouvoir lutter efficacement contre la prostitution, il est essentiel de bien comprendre les réalités de ce phénomène complexe. Trop souvent, les idées reçues et les clichés empêchent d’avoir une vision juste de ce qu’est vraiment la prostitution.
La prostitution n’est pas le « plus vieux métier du monde »
On entend souvent dire que la prostitution serait « le plus vieux métier du monde ». Cette expression laisse entendre que la prostitution serait inévitable, voire nécessaire. C’est totalement faux. La prostitution n’est pas une fatalité, c’est un système d’exploitation qui s’est développé avec le patriarcat et les inégalités économiques. De nombreuses sociétés n’ont pas ou peu connu la prostitution avant d’être en contact avec des sociétés occidentales. Présenter la prostitution comme éternelle et inévitable, c’est nier la possibilité de changement et justifier l’inacceptable.
La grande majorité des personnes prostituées sont exploitées
Contrairement à l’image véhiculée par certains médias ou films, l’immense majorité des personnes en situation de prostitution ne sont pas des « escort girls » indépendantes et épanouies. La réalité, c’est que plus de 90% des personnes prostituées sont sous l’emprise d’un réseau ou d’un proxénète. Même celles qui se disent « indépendantes » reversent souvent une grande partie de leurs gains à des intermédiaires (propriétaires de salons de massage, gérants de sites d’annonces, etc.). La prostitution est avant tout un système d’exploitation organisé à grande échelle.
Les personnes prostituées sont majoritairement des femmes et des personnes vulnérables
Si la prostitution concerne aussi des hommes et des personnes transgenres, elle touche très majoritairement les femmes (environ 85%). Et parmi ces femmes, on trouve une surreprésentation de personnes en situation de grande précarité, issues de l’immigration, victimes de la traite des êtres humains. Ce ne sont pas des femmes « libres » qui « choisissent » la prostitution, mais des personnes vulnérables qui y sont contraintes par la misère ou les violences. La prostitution exploite et renforce les inégalités de genre et les inégalités sociales.
La prostitution a des conséquences dévastatrices
Loin d’être un « métier comme un autre », la prostitution a des conséquences dramatiques sur la santé physique et mentale des personnes qui la subissent :
– Risques élevés d’infections sexuellement transmissibles et de grossesses non désirées
– Violences physiques fréquentes (coups, viols, meurtres)
– Traumatismes psychologiques majeurs (stress post-traumatique, dépression, addictions)
– Stigmatisation sociale et difficultés de réinsertion
Les études montrent que l’espérance de vie des personnes prostituées est inférieure de 10 à 15 ans à la moyenne. C’est l’activité la plus dangereuse au monde pour les femmes qui l’exercent.
La légalisation aggrave le problème
Certains pays comme les Pays-Bas ou l’Allemagne ont fait le choix de légaliser la prostitution, pensant ainsi mieux la contrôler. Le résultat est catastrophique : explosion du nombre de personnes prostituées, développement massif de la traite des êtres humains, banalisation de l’achat d’actes sexuels. La légalisation ne fait que renforcer le système prostitutionnel et l’exploitation qui va avec.
Déconstruire les mythes sur la prostitution
Pour lutter efficacement contre la prostitution, il faut s’attaquer aux idées reçues qui la justifient ou la banalisent. Voici les principaux mythes à déconstruire :
Le mythe de la prostituée heureuse
Certains films ou séries mettent en scène des prostituées épanouies, indépendantes financièrement, choisissant librement leurs clients. C’est une vision totalement fantasmée qui ne correspond pas du tout à la réalité vécue par l’immense majorité des personnes prostituées. Cette image glamour masque la violence intrinsèque de la prostitution. Les témoignages des survivantes montrent à quel point la prostitution est vécue comme une violence, même quand elle semble « choisie » au départ.
Le mythe du « besoin sexuel irrépressible » des hommes
On entend souvent que la prostitution serait nécessaire pour satisfaire les « besoins sexuels » des hommes. C’est une vision totalement archaïque et sexiste de la sexualité masculine. Les hommes ne sont pas des bêtes en rut incapables de se contrôler. La sexualité humaine est avant tout relationnelle et affective. Réduire le désir masculin à un « besoin » mécanique, c’est infantiliser les hommes et justifier l’exploitation des femmes.
Le mythe de la prostitution comme « service social »
Certains prétendent que la prostitution serait utile socialement, notamment pour les personnes handicapées ou âgées. C’est un argument fallacieux qui nie la dimension affective et relationnelle de la sexualité. Les personnes en situation de handicap ont besoin d’amour et de relations, pas d’accès payant à des corps-objets. Il existe d’autres moyens d’accompagner la vie affective et sexuelle des personnes vulnérables, dans le respect de leur dignité et de celle des autres.
Le mythe de la prostitution comme « travail du sexe »
Le lobby pro-prostitution essaie d’imposer l’expression « travail du sexe » pour banaliser la prostitution. C’est un abus de langage dangereux. La prostitution n’est pas un travail mais une exploitation. On ne peut pas mettre sur le même plan le fait de vendre son corps et celui de vendre sa force de travail. La sexualité n’est pas une marchandise, le corps n’est pas un outil de travail. Parler de « travail du sexe », c’est nier la violence intrinsèque de la prostitution.
Le mythe de la prostitution « libre »
On entend parfois des personnes prostituées affirmer qu’elles ont « choisi » cette activité. Mais peut-on vraiment parler de choix quand on n’a pas d’autre option pour survivre ? Le « choix » de se prostituer est le plus souvent un non-choix, contraint par la précarité, les violences subies, ou l’emprise d’un réseau. Même quand il semble « libre » au départ, ce choix a des conséquences dévastatrices qui enferment la personne dans la prostitution.
S’attaquer aux causes profondes de la prostitution
Pour lutter efficacement contre la prostitution, il faut s’attaquer à ses racines profondes. La prostitution n’est pas un phénomène isolé, elle s’inscrit dans un contexte social, économique et culturel qu’il faut transformer.
Lutter contre la précarité et les inégalités
La pauvreté et la précarité économique sont les principales pourvoyeuses de la prostitution. De nombreuses femmes y sont contraintes pour survivre ou faire vivre leur famille. Il est donc essentiel de :
– Renforcer les minima sociaux et l’accès aux droits
– Lutter contre le chômage et la précarité de l’emploi
– Favoriser l’accès au logement pour tous
– Garantir l’accès à l’éducation et à la formation
Plus globalement, il faut réduire les inégalités économiques qui sont le terreau de l’exploitation sexuelle.
Combattre le sexisme et les violences faites aux femmes
La prostitution s’inscrit dans un continuum de violences faites aux femmes. Elle est à la fois cause et conséquence du sexisme. Il faut donc :
– Éduquer à l’égalité femmes-hommes dès le plus jeune âge
– Lutter contre les stéréotypes sexistes dans les médias et la publicité
– Renforcer la prévention et la répression des violences sexistes et sexuelles
– Favoriser l’émancipation économique des femmes
Une société plus égalitaire sera une société avec moins de prostitution.
Déconstruire la culture du viol
Notre société véhicule encore trop souvent l’idée que le corps des femmes serait disponible pour assouvir les désirs masculins. Cette « culture du viol » banalise l’appropriation du corps féminin et donc la prostitution. Il faut :
– Éduquer au consentement dès le plus jeune âge
– Lutter contre l’hypersexualisation des filles
– Combattre la pornographie qui véhicule une vision dégradante de la sexualité
– Valoriser une sexualité basée sur le respect mutuel
Lutter contre la traite des êtres humains
Une grande partie des personnes prostituées sont victimes de la traite internationale. Il faut donc :
– Renforcer la coopération policière et judiciaire contre les réseaux
– Mieux protéger et accompagner les victimes de la traite
– Lutter contre la pauvreté dans les pays d’origine
– Sensibiliser le grand public aux réalités de la traite
Transformer notre rapport à la sexualité
Plus globalement, c’est notre rapport à la sexualité qu’il faut faire évoluer. Il faut promouvoir une vision de la sexualité basée sur :
– Le respect mutuel et le consentement
– L’égalité entre partenaires
– Le plaisir partagé
– L’affectivité et la relation
Une sexualité épanouie et égalitaire est le meilleur rempart contre la marchandisation des corps.
Agir sur le plan juridique et politique
La lutte contre la prostitution passe aussi par des évolutions législatives et des politiques publiques volontaristes.
Pénaliser les clients
La loi du 13 avril 2016 a fait de la France le 5ème pays au monde à pénaliser l’achat d’actes sexuels. C’est une avancée majeure qu’il faut saluer et renforcer. Pénaliser les clients, c’est :
– Affirmer que le corps n’est pas une marchandise
– Responsabiliser les « consommateurs » de prostitution
– Faire baisser la demande et donc l’offre
– Changer les mentalités sur le long terme
Il faut maintenant veiller à la bonne application de cette loi sur tout le territoire.
Renforcer la lutte contre le proxénétisme
Le proxénétisme reste insuffisamment combattu en France. Il faut :
– Augmenter les moyens de la police et de la justice
– Durcir les peines contre les proxénètes
– Mieux former les professionnels à la détection des réseaux
– Renforcer la coopération internationale
Protéger et accompagner les personnes prostituées
La loi de 2016 a aussi renforcé la protection des personnes prostituées. Il faut aller plus loin :
– Faciliter l’accès aux droits (santé, logement, formation…)
– Créer plus de places d’hébergement spécialisées
– Renforcer l’accompagnement social et psychologique
– Faciliter la régularisation des personnes étrangères
Développer des alternatives à la prostitution
Il faut donner de vraies perspectives de sortie aux personnes prostituées :
– Créer un revenu minimum garanti pour les personnes qui quittent la prostitution
– Développer les formations et l’insertion professionnelle
– Faciliter l’accès au logement
– Effacer les dettes liées à la prostitution
Eduquer et sensibiliser
La prévention est essentielle pour faire évoluer les mentalités :
– Eduquer à l’égalité et au respect dès l’école
– Former les professionnels (santé, social, police…)
– Sensibiliser le grand public aux réalités de la prostitution
– Déconstruire les mythes véhiculés par la pornographie
Mobiliser la société civile
La lutte contre la prostitution ne peut pas reposer uniquement sur l’Etat. Toute la société doit se mobiliser.
Soutenir les associations abolitionnistes
De nombreuses associations font un travail remarquable sur le terrain pour accompagner les personnes prostituées et lutter contre le système prostitutionnel. Il faut :
– Augmenter les subventions publiques à ces associations
– Faciliter leur accès aux médias
– Valoriser leur expertise auprès des pouvoirs publics
– Encourager le bénévolat en leur sein

