Prostitution à Perpignan : lieux et réalités cachées d’un phénomène
La prostitution est un sujet qui me tient particulièrement à cœur, non seulement en tant que militante engagée, mais aussi comme citoyenne préoccupée par les injustices sociales qui persistent dans notre société. À Perpignan, cette réalité est particulièrement prégnante, avec des situations d’exploitation qui touchent des personnes vulnérables, notamment des jeunes filles mineures. Je souhaite vous partager ce que j’ai pu découvrir sur cette problématique dans la préfecture des Pyrénées-Orientales, où la pauvreté touche un tiers des habitants, créant un terreau fertile pour l’exploitation sexuelle.
Loin des clichés romantisés ou des représentations glamourisées, la prostitution à Perpignan révèle un visage brutal, marqué par la violence, la précarité et l’exploitation. À travers cet article, je veux vous faire prendre conscience des mécanismes qui maintiennent des personnes, souvent très jeunes, dans ce système d’exploitation, et vous montrer comment des dispositifs sociaux tentent, parfois avec des moyens limités, de leur venir en aide.
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Prostituée à Perpignan : les lieux de l’exploitation
La prostitution à Perpignan s’organise autour de plusieurs zones géographiques bien identifiées. Je vais vous présenter ces différents lieux pour comprendre comment s’articule spatialement ce phénomène dans la ville.
Le quartier de La Poste Arago : épicentre de la prostitution de rue
Le secteur de La Poste Arago est notoirement connu comme un lieu de prostitution à Perpignan, actif jour et nuit (2). Ce quartier du centre-ville est devenu un point névralgique où se concentrent de nombreuses problématiques liées à la prostitution de rue.
Depuis quelques années, ce secteur est également le théâtre de pratiques d’entôlage, un terme qui désigne le fait de se faire payer une prestation sexuelle qui ne sera pas honorée. Jimmy Paradis, responsable associatif, souligne que « la violence dans la prostitution de rue est incontrôlable » et que « l’entôlage est un fait qui a été dénoncé plusieurs fois, mais il n’existe malheureusement aucune loi » (2).
Ce qui m’inquiète particulièrement, c’est que ces pratiques ne touchent pas uniquement les clients, mais également des passants qui ne sont pas forcément venus chercher des services sexuels. Cette situation crée un climat d’insécurité dans tout le quartier et renforce la stigmatisation des personnes prostituées (2).
La gare : lieu de transit et de passes
La gare de Perpignan et ses environs constituent un autre lieu important de prostitution dans la ville. Les témoignages recueillis par Mathilde Rodriguez lors de son travail d’investigation révèlent que « les passes peuvent se faire dans les toilettes ou sur les parkings » de la gare (1).
Ce lieu de transit est particulièrement propice à la prostitution car il permet à la fois l’anonymat, la mobilité et l’accès à une clientèle de passage. Les jeunes filles « vont régulièrement aux toilettes pour se changer ou pour se nettoyer », selon un témoin qui connaît bien la gare (1).
L’équipe d’Intermède y effectue régulièrement des maraudes, comme cette nuit de décembre 2023 où ils ont observé « une jeune fille en errance » parmi les voyageurs guettant les derniers trains (1).
Le quartier Saint-Jacques : entre communauté et exploitation
Le quartier Saint-Jacques, où vit une importante communauté gitane, est également un lieu identifié de prostitution à Perpignan. Les ruelles étroites et la pénombre qui y règne le soir créent un environnement propice à des activités clandestines (1).
L’histoire de Karima, 14 ans, qui a fugué de son foyer pour rejoindre son « copain » dans Saint-Jacques, illustre la complexité des situations dans ce quartier. Chaque fois que les membres d’Intermède la croisaient, « elle était entourée d’hommes plus âgés, ne savait pas expliquer comment était payé le loyer de l’endroit où elle vivait ». Sa situation était si préoccupante que l’équipe a même envisagé de faire un signalement au parquet, ce qu’ils s’étaient pourtant engagés à éviter dans leur approche (1).
Le quartier est également connu pour la présence de l’influenceur Nasdas, qui chronique la vie de Saint-Jacques sur Snapchat et distribue des billets aux inconnus. Cette figure locale a même attiré Léna, une jeune femme venue à Perpignan sans point de chute, uniquement pour l’approcher, avant de se retrouver à faire « des passes dès le soir même de son arrivée au foyer » pour femmes battues où elle avait été accueillie (1).
Les hôtels et appartements : la prostitution indoor
Une part importante de la prostitution à Perpignan se déroule dans des lieux privés : hôtels, appartements loués, ou logements temporaires. Mathilde Rodriguez évoque notamment un bâtiment près de la gare qui « accueille les appartements standardisés loués par des commerciaux pressés », où se déroulait la prostitution de Tess (1).
Cette forme de prostitution indoor est plus difficile à repérer et à combattre, car elle échappe aux regards. Elle est également favorisée par les plateformes en ligne de réservation de logements, comme l’a souligné Aurore Bergé, ministre déléguée chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes, lors de la présentation de sa stratégie nationale contre la prostitution en mai 2024 (4).
Les établissements spécialisés
Perpignan compte également des établissements qui, sous couvert d’activités légales, peuvent abriter des pratiques prostitutionnelles.
Au niveau national, le plan gouvernemental de lutte contre la prostitution présenté en mai 2024 prévoit d’ailleurs un renforcement des actions prises contre les « prétendus salons de massage abritant la prostitution », ce qui suggère que ce type d’établissements constitue une préoccupation dans plusieurs villes françaises, dont potentiellement Perpignan (4).
Le dispositif Intermède : un rempart fragile contre l’exploitation sexuelle des mineurs
À Perpignan, un dispositif social innovant nommé Intermède a été lancé à l’hiver 2022-2023 par l’association de protection des mineurs L’Enfance catalane. Ce nom n’a pas été choisi au hasard : « intermède » signifie « ce qui interrompt momentanément une activité ». Une appellation qui traduit bien la mission de cette équipe composée de travailleurs sociaux dévoués qui tentent d’interrompre, même temporairement, l’exploitation sexuelle de jeunes personnes (1).
Une équipe de terrain face à une détresse inattendue
L’équipe d’Intermède, composée notamment de Mathilde Rodriguez (travailleuse sociale), Renaud Tarrius (infirmier) et Carla Daguenet (psychologue), travaille au quotidien pour accompagner des jeunes victimes de prostitution. En seulement un an d’existence, ils suivaient déjà quarante filles et deux garçons, dont la moitié avaient entre 12 et 15 ans (1).
Ce qui m’a profondément choquée dans les témoignages recueillis, c’est l’ampleur du phénomène et la jeunesse des victimes. Comme le confie Renaud Tarrius : « On ne s’attendait pas à avoir autant de succès et à un tel niveau de détresse ». Ce soignant, pourtant habitué aux situations difficiles en réanimation pendant la crise du Covid-19, a été bouleversé par ce qu’il a découvert (1).
Le cas d’Iris, 12 ans, la plus jeune des personnes accompagnées, illustre tragiquement cette réalité. Placée en foyer de l’aide sociale à l’enfance, elle a été recrutée par une pensionnaire plus âgée et emmenée dans un appartement de Perpignan où des proxénètes l’avaient préparée pour la vendre à des clients. Heureusement, elle a réussi à s’échapper, et les auteurs majeurs ont été placés en détention provisoire (1).
Un travail de terrain minutieux et risqué
Pour établir ce dispositif, Mathilde Rodriguez a passé deux mois sur le terrain à l’hiver 2022-2023, cartographiant les lieux de passage de Perpignan. Elle a observé, pris des notes « comme un flic des renseignements » sur des attroupements, repéré des jeunes filles peu vêtues ou possédant plusieurs téléphones, interrogé des gardiens d’hôtel, des vigiles de supermarché, des techniciens de surface de la gare (1).
Je suis admirative de ce travail d’investigation sociale qui permet de comprendre les mécanismes de la prostitution dans la ville. Mathilde a consigné des témoignages précieux, comme celui d’un homme connaissant bien la gare qui lui a expliqué : « Les passes peuvent se faire dans les toilettes ou sur les parkings. Elles vont régulièrement aux toilettes pour se changer ou pour se nettoyer. » (1)
L’équipe d’Intermède fréquente régulièrement les salles d’attente des hôpitaux, accompagnant les jeunes filles pour soigner leurs scarifications récurrentes ou leurs infections sexuellement transmissibles, ou en psychiatrie pour leurs décompensations et addictions. Leur engagement va jusqu’à prendre des risques pour leur propre santé, comme Renaud Tarrius qui a contracté la gale après avoir été contaminé par l’une des jeunes filles qu’il accompagnait (1).
Profil des personnes prostituées à Perpignan : une vulnérabilité multiforme
Les personnes en situation de prostitution à Perpignan présentent des profils variés, mais partageant souvent un dénominateur commun : la vulnérabilité sociale, économique ou psychologique. Je vais vous présenter ces différents profils pour mieux comprendre qui sont ces personnes que notre société laisse trop souvent dans l’ombre (1).
Des mineures en situation d’extrême précarité
Ce qui m’a particulièrement bouleversée dans mes recherches, c’est la proportion alarmante de mineurs concernés par la prostitution à Perpignan. Parmi les personnes accompagnées par le dispositif Intermède, la moitié ont entre 12 et 15 ans. Ces jeunes filles et garçons présentent souvent des parcours de vie chaotiques :
Près de la moitié sont ou ont été en fugue
Un quart vivent encore dans leur famille, presque toutes des familles monoparentales
La grande majorité sont déscolarisés et sous mesure éducative
Presque tous ont été victimes de violences sexuelles dans l’enfance, commises dans le cadre familial ou par une connaissance
Le cas d’Iris, cette fillette de 12 ans placée en foyer et entraînée dans la prostitution, illustre tragiquement cette réalité. Ce qui m’a frappée dans son histoire, c’est le contraste saisissant entre son apparence d’enfant et son vocabulaire pornographique, comme le souligne Renaud Tarrius : « C’était insupportable d’entendre une gamine de cet âge parler de passes en mangeant une glace, de la raccompagner à son foyer et de la voir regarder la télé comme le bébé qu’elle est encore » (1).
Des jeunes femmes prises dans l’engrenage
À côté des très jeunes mineurs, on trouve des adolescentes plus âgées et de jeunes adultes qui s’enfoncent progressivement dans un système prostitutionnel plus organisé. Les témoignages recueillis par l’équipe d’Intermède montrent que la « professionnalisation » intervient généralement vers 16 ans, avec l’intégration dans des réseaux plus structurés, l’utilisation de profils sur les réseaux sociaux, et des descriptifs de prestations très codifiés (1).
L’histoire de Tess est révélatrice de cette évolution. Sur son annonce en ligne, on pouvait lire : « A votre disposition pour vous faire vivre un moment inoubliable. Je saurais répondre à toutes vos envies et vous rendre accro à un point où vous ressentirez le besoin de revenir encore et toujours ». Derrière ces mots marketing se cache souvent une réalité bien plus sombre de contrainte et d’exploitation (1).
Des femmes étrangères victimes de réseaux
Perpignan, par sa proximité avec l’Espagne, est également touchée par des réseaux de traite internationale. En 2013, un réseau de proxénètes a été démantelé à La Jonquera, village du nord de l’Espagne situé à seulement 25 minutes de Perpignan, où la prostitution est autorisée (3).
Les victimes, principalement des jeunes femmes originaires de Roumanie, étaient soumises à un véritable régime d’esclavage : « Afin de soumettre les jeunes femmes, les proxénètes les menaçaient, les frappaient et les violaient en permanence, les maintenant dans un régime de semi-esclavage », expliquait alors la police dans un communiqué (3).
Ces jeunes femmes étaient contraintes de se prostituer jusqu’à 14 heures par jour et devaient verser 70 euros quotidiennement pour leur chambre, auxquels s’ajoutaient 5 euros pour l’électricité, 2 euros pour chaque rouleau de papier toilette et 7 euros pour le savon. Au total, 215 jeunes femmes auraient été victimes de ces bourreaux, avant que 19 personnes ne soient interpellées lors du démantèlement du réseau (3).
Des femmes enceintes ou avec enfants
Un autre profil particulièrement préoccupant est celui des femmes enceintes ou avec enfants qui se prostituent. Patricia Urpi, citée dans un reportage, se souvient avoir observé le manège des « M. Propre d’une cinquantaine d’années qui l’abordent et trouvent ça possible d’aller avec une petite jeune enceinte » (1).
Le cas de Mélanie, une jeune femme enceinte expulsée suite à des impayés de loyer, illustre cette situation dramatique. N’ayant prévu qu’une chaise haute pour l’arrivée de son bébé, elle se prostituait pour survivre. Comme l’explique Mathilde Rodriguez : « Je lui ai dit qu’il fallait absolument qu’on la sécurise, sinon son enfant serait placé » (1).
Plus alarmant encore, des témoignages font état de « filles travaillant avec leurs enfants dans leur voiture », une situation que Jimmy Paradis, responsable de diverses associations nationales et locales, qualifie d’anormale « dans un pays qui se targue d’être le pays des Droits humains » (1).
Les mécanismes d’entrée et de maintien dans la prostitution
Pour comprendre pleinement le phénomène prostitutionnel à Perpignan, je dois m’attarder sur les mécanismes qui conduisent des personnes, souvent très jeunes, à entrer dans ce système d’exploitation et les facteurs qui les y maintiennent (1).
L’impact des violences sexuelles antérieures
Un élément frappant qui ressort des témoignages recueillis est le lien quasi systématique entre prostitution et violences sexuelles subies antérieurement. Laure de Boutray, vice-procureure au parquet des mineurs de Perpignan, le confirme : « La prostitution, c’est surtout un symptôme, dans toutes ces situations, il y a un passé de victime de violences sexuelles » (1).
Parmi les jeunes accompagnés par le dispositif Intermède, presque tous ont été victimes de violences sexuelles dans l’enfance, commises dans le cadre familial ou par une connaissance. Ces traumatismes non traités créent une vulnérabilité psychologique qui facilite l’entrée dans la prostitution, notamment par une altération de l’image de soi et du rapport au corps (1).
Le rôle des structures d’accueil et les fugues
Un autre facteur important concerne les jeunes placés en structures d’accueil. Près de la moitié des mineurs suivis par Intermède sont ou ont été en fugue. Le cas d’Iris, 12 ans, placée en foyer de l’aide sociale à l’enfance et recrutée par une pensionnaire plus âgée pour être prostituée, illustre comment ces structures peuvent parfois devenir des lieux de recrutement (1).
Ces fugues traduisent souvent un mal-être profond et une inadaptation des réponses institutionnelles aux besoins spécifiques de ces jeunes traumatisés. Elles les exposent à des rencontres dangereuses et à l’emprise de personnes mal intentionnées qui profitent de leur vulnérabilité (1).
La précarité économique et sociale
La précarité économique constitue un facteur déterminant d’entrée dans la prostitution à Perpignan, ville où un tiers des habitants vit sous le seuil de pauvreté. L’histoire de Mélanie, expulsée suite à des impayés de loyer et se prostituant alors qu’elle était enceinte, illustre cette réalité (1).
Pour certaines jeunes filles, la prostitution commence de manière informelle, par des services sexuels échangés contre de l’argent, des cigarettes ou une barrette de shit auprès d’hommes de leur entourage. Cette forme d’échange, qui ne se nomme pas encore « prostitution » dans leur esprit, constitue souvent la première étape vers une prostitution plus organisée (1).
L’emprise des proxénètes et des réseaux
L’emprise exercée par les proxénètes et les réseaux joue un rôle crucial dans le maintien des personnes dans la prostitution. Le cas des jeunes Roumaines exploitées à La Jonquera illustre les méthodes brutales utilisées : « Afin de soumettre les jeunes femmes, les proxénètes les menaçaient, les frappaient et les violaient en permanence, les maintenant dans un régime de semi-esclavage » (3).
À Perpignan même, l’histoire de Léna, bloquée à Paris sous la coupe d’une femme qui lui prenait tout son argent, montre comment l’exploitation peut prendre différentes formes : « La meuf me prend tout mon fric. Je fais à mort des clients, j’en peux plus ». Lorsque Mathilde Rodriguez lui propose de revenir à Perpignan, Léna répond qu’elle doit d’abord « gagner de quoi payer le billet », ce qui signifie faire plus de passes pour espérer s’échapper (1).
La professionnalisation progressive
Les témoignages recueillis montrent que la prostitution suit souvent un processus de professionnalisation progressive. Selon Mathilde Rodriguez, « plus elles sont jeunes, plus elles offrent leurs services sexuels aux hommes de leur entourage contre de l’argent, des cigarettes ou une barrette de shit. La professionnalisation intervient vers 16 ans, avec des réseaux plus constitués, l’utilisation de profils sur les réseaux sociaux » (1).
Cette évolution s’accompagne d’une codification des pratiques, avec « des descriptifs de prestations dessinés comme ceux des esthéticiennes, sauf qu’à la place des épilations il y a des fellations naturelles [sans préservatif] ». Cette professionnalisation rend plus difficile la sortie du système prostitutionnel, car elle normalise progressivement ces pratiques dans l’esprit des personnes concernées (1).
Les défis de l’accompagnement et de la sortie de la prostitution
Face à la complexité des situations de prostitution à Perpignan, les acteurs de terrain sont confrontés à d’immenses défis pour accompagner les personnes concernées et faciliter leur sortie de ce système d’exploitation (1).
Les limites de l’action sociale
Le dispositif Intermède, malgré son approche innovante, se heurte à d’importantes limitations matérielles et financières. Lorsque Léna, exploitée à Paris, demande de l’aide pour revenir à Perpignan, Mathilde Rodriguez aimerait pouvoir lui payer un billet de train et l’aider à trouver un logement d’urgence, mais elle constate amèrement : « On n’a pas de budget pour ça, Léna va devoir faire plus de passes si elle veut s’échapper » (1).
Cette situation paradoxale, où une personne doit s’enfoncer davantage dans la prostitution pour espérer en sortir, illustre cruellement les insuffisances des dispositifs d’accompagnement. Comme le souligne Aurore Bergé dans la présentation du plan gouvernemental en mai 2024, de « nombreux acteurs pointent un accompagnement insuffisant des personnes souhaitant sortir de la prostitution et des disparités régionales » (4).
L’approche pragmatique : réduire les risques
Face à ces limitations, les travailleurs sociaux adoptent souvent une approche pragmatique de réduction des risques. Comme l’explique Carla Daguenet, la psychologue d’Intermède : « On ne les sort pas, on n’a aucun objectif de les sortir de la prostitution, sinon on ne dort plus » (1).
Cette approche se traduit par des conseils très concrets donnés aux jeunes filles pour limiter les dangers auxquels elles s’exposent : toujours se localiser sur Snapchat ou auprès d’un tiers, ne pas porter d’écharpe pour éviter l’étranglement, éviter les talons hauts pour pouvoir courir en cas de nécessité, toujours repérer la porte de sortie et vérifier qu’elle n’est pas fermée (1).
Si cette démarche peut sembler résignée, elle part d’un constat réaliste : sans moyens suffisants pour offrir de véritables alternatives, la priorité doit être donnée à la protection immédiate des personnes (1).
Le défi de la judiciarisation
La judiciarisation des situations de prostitution, notamment concernant les mineurs, se heurte à d’importantes difficultés. Laure de Boutray, vice-procureure au parquet des mineurs de Perpignan, constate que malgré la loi du 21 avril 2021 qui instaure une présomption de non-consentement pour tous les mineurs de moins de 15 ans ayant des rapports avec des adultes, peu d’enquêtes sont ouvertes, « environ une tous les trois mois », et elles n’aboutissent généralement pas car « les victimes ne parlent pas » (1).
Cette situation la conduit à un constat amer : « Si on veut des résultats chiffrés, il faut qu’on change de cheval de bataille ». Pourtant, elle reste révoltée par « ces rapports de domination sur des jeunes filles si vulnérables » et affirme que « la prostitution des mineures n’est pas une spécialité locale des Pyrénées-Orientales. Le département prétend ne pas en avoir, c’est seulement qu’il n’a pas enquêté » (1).
L’importance de l’accroche scolaire
Un élément qui ressort des témoignages comme facteur facilitant la sortie de la prostitution est le maintien ou le retour à la scolarité. Laure de Boutray l’affirme clairement : « S’il y a une accroche scolaire, il y a une accroche pour sortir de la prostitution » (1).
Cette observation souligne l’importance de maintenir des liens avec les institutions « normales » de la société, qui peuvent servir de points d’ancrage pour reconstruire une vie en dehors de la prostitution. L’école offre non seulement une perspective d’avenir différente, mais aussi un cadre structurant et des relations sociales non sexualisées (1).
Le rôle des structures d’accueil spécialisées
Les structures d’accueil spécialisées, comme ce foyer pour femmes battues qui recueille aussi les victimes de prostitution à Perpignan, jouent un rôle crucial mais insuffisant. Audrey Lacour, qui gère ce lieu, témoigne de la difficulté à accompagner des jeunes femmes comme Léna : « Elle était jeune, immature, ne connaissait que la prostitution comme sexualité ; pour la sortir, on n’y était pas » (1).
Cette phrase « on n’y est pas », que l’on entend souvent dans les témoignages des travailleurs sociaux, traduit bien le sentiment d’impuissance face à l’ampleur de la tâche et l’insuffisance des moyens. Comme le résume l’un d’eux, il ne s’agit pas tant de sauver les jeunes filles que de les accompagner dans « notre normalité, qui n’est plus la leur » (1).
Les clients : l’angle mort des politiques publiques
Dans toute cette problématique de la prostitution à Perpignan, une figure reste souvent dans l’ombre mais joue pourtant un rôle central : celle du client. Je souhaite mettre en lumière cette dimension essentielle du système prostitutionnel (1).
Profil des clients : la banalité du mal
Les témoignages recueillis à Perpignan dressent un portrait inquiétant de la banalité des clients de la prostitution. Patricia Urpi évoque ces « M. Propre d’une cinquantaine d’années » qui abordent une jeune femme enceinte et « trouvent ça possible d’aller avec une petite jeune enceinte » (1).
Ce qui me frappe, c’est l’apparente normalité de ces hommes qui, dans leur vie quotidienne, peuvent être des pères de famille, des collègues, des voisins. Cette banalité rend le phénomène d’autant plus insidieux et difficile à combattre (1).
La question de la pénalisation
Depuis la loi de 2016, les clients de la prostitution sont passibles d’une amende de 1 500 euros, portée à 3 750 euros en cas de récidive. Cependant, l’application de cette loi reste très inégale selon les territoires, comme le souligne le plan gouvernemental présenté en mai 2024 qui pointe « des disparités régionales en termes de condamnations des clients » (4).
À Perpignan, la situation semble particulièrement préoccupante. Les clients qui se font voler lors de pratiques d’entôlage « ne peuvent dénoncer ou déposer plainte compte tenu de la loi de 2016 », ce qui crée une zone grise où les violences peuvent prospérer (2).
Face à cette sous-application des sanctions, le gouvernement promet de « repenser » leurs modalités pour notamment tenir compte de la prostitution en lieu privé, qui constitue un angle mort du dispositif actuel (4).
La demande spécifique concernant les mineures
Un aspect particulièrement révoltant concerne la demande spécifique de clients pour des prostituées très jeunes. Le cas d’Iris, 12 ans, recrutée pour être vendue à des clients dans un appartement de Perpignan, illustre l’existence d’une demande pour des prestations impliquant des enfants (1).
Cette demande est d’autant plus préoccupante que, selon les chiffres nationaux cités dans le plan gouvernemental, « le nombre de mineurs prostitués a doublé ces dernières années pour atteindre 30% des 40 000 personnes prostituées en France » (4).
L’impunité relative des clients
Malgré la législation en vigueur, l’impunité relative dont jouissent les clients reste un problème majeur. À Perpignan comme ailleurs, les poursuites contre les clients semblent rares comparées à l’ampleur du phénomène (1).
Cette impunité contribue à maintenir la demande de services sexuels tarifés et, par conséquent, l’exploitation des personnes prostituées. Comme le souligne Aurore Bergé, il est essentiel de rappeler que « nos cibles ne sont pas les femmes et les hommes qui sont dans la prostitution mais les proxénètes qui pratiquent la traite des êtres humains et les clients qui contribuent à l’alimenter » (4).
Perspectives et solutions envisagées
Face à cette situation complexe, diverses perspectives et solutions sont envisagées pour lutter contre la prostitution à Perpignan et accompagner les personnes qui en sont victimes.
Le plan gouvernemental de mai 2024
Le plan national présenté par Aurore Bergé en mai 2024 propose plusieurs mesures qui pourraient avoir un impact à Perpignan (4) :
Un renforcement des commissions départementales consacrées à la lutte contre la prostitution
Une formation systématique des forces de l’ordre sur le repérage, l’identification et l’interpellation, mais aussi une meilleure prise en charge des victimes
La mise en place d’un réseau national de lieux d’accueil dédiés aux mineurs prostitués
La création d’une cellule de cyberenquête chargée de détecter des situations d’exploitation sexuelle en ligne
Ces mesures, si elles sont effectivement mises en œuvre avec les moyens nécessaires, pourraient contribuer à améliorer la situation à Perpignan.
Le renforcement des dispositifs locaux
Le dispositif Intermède, malgré ses limitations, constitue une initiative prometteuse qui mériterait d’être renforcée et étendue. Son approche de proximité, basée sur des maraudes régulières et un accompagnement personnalisé, permet d’établir un lien de confiance avec les personnes prostituées, première étape indispensable vers une possible sortie du système prostitutionnel (1).
Un renforcement des moyens financiers et humains de ce type de dispositif permettrait notamment de répondre aux besoins urgents des personnes souhaitant sortir de la prostitution, comme le paiement d’un billet de train ou l’accès à un hébergement d’urgence (1).
La prévention auprès des jeunes
La prévention constitue un axe essentiel pour lutter contre l’entrée dans la prostitution, particulièrement chez les très jeunes. Les actions de sensibilisation dans les établissements scolaires, les foyers de l’aide sociale à l’enfance et autres structures accueillant des jeunes vulnérables pourraient contribuer à réduire le risque d’entrée dans la prostitution (1).
Ces actions devraient aborder non seulement la question de la prostitution elle-même, mais aussi les violences sexuelles, l’égalité femmes-hommes, le consentement et l’image du corps, pour agir sur les facteurs de vulnérabilité identifiés (1).
Une meilleure coordination des acteurs
La lutte contre la prostitution à Perpignan nécessite une meilleure coordination entre les différents acteurs impliqués : services sociaux, forces de l’ordre, justice, établissements scolaires, structures d’hébergement, professionnels de santé (1).
La réunion évoquée entre « un responsable d’une association et la Police Nationale » concernant les problèmes d’entôlage dans le quartier de La Poste Arago illustre cette nécessité de coordination, qui devrait être systématisée et étendue à l’ensemble des problématiques liées à la prostitution (2).
L’application effective de la loi
Enfin, une application plus rigoureuse et systématique de la législation existante, notamment concernant la pénalisation des clients et la poursuite des proxénètes, constituerait un signal fort dans la lutte contre la prostitution à Perpignan (4).
Comme le souligne Laure de Boutray, vice-procureure au parquet des mineurs de Perpignan, il est « révoltant de voir ces rapports de domination sur des jeunes filles si vulnérables ». Une réponse judiciaire plus ferme et visible contribuerait à modifier les représentations sociales et à réduire l’impunité dont jouissent trop souvent les exploiteurs et les clients (1).
Je termine cet article avec une conviction profonde : la prostitution n’est pas une fatalité, et chaque personne qui en est victime mérite notre attention, notre respect et notre engagement collectif pour lui offrir de véritables alternatives. À Perpignan comme ailleurs, c’est par une approche globale, associant prévention, accompagnement social, application de la loi et changement des mentalités, que nous pourrons progressivement réduire ce phénomène d’exploitation humaine.

